Brexit : l’extrême droite au pouvoir du droit
Bruno G. Pollet
Murielle Stentzel
Le Brexit est souvent présenté comme une rupture géopolitique ou économique. Il est aussi — et peut-être surtout — l’un des exemples les plus aboutis de la capacité de l’extrême droite à transformer une idéologie identitaire en architecture juridique durable. Pour les millions de citoyens européens vivant au Royaume-Uni, cette victoire idéologique s’est traduite par une précarité légale institutionnalisée.
La campagne référendaire de 2016 a marqué un tournant. Sous l’impulsion de figures comme Nigel Farage, la question européenne a été recadrée comme un combat identitaire : frontières contre mobilité, souveraineté nationale contre droits supranationaux. La libre circulation a cessé d’être un mécanisme juridique pour devenir une menace symbolique. Les citoyens européens installés au Royaume-Uni (RU) ont été transformés en arguments politiques, en « bargaining chip », rarement en sujets de droit.
Les révélations concernant Cambridge Analytica, dont Steve Bannon était le vice-président à ses débuts, ont montré comment cette rhétorique a été amplifiée par le micro-ciblage numérique, exploitant les peurs liées à l’immigration et à la perte de contrôle. Peu importait la complexité du droit européen : le récit émotionnel primait sur l’exactitude juridique. Le Brexit s’est ainsi construit sur une simplification extrême des enjeux, condition essentielle à leur acceptation populaire.
Après le référendum, Theresa May, Premier Ministre du RU à l’époque, a opéré la traduction institutionnelle de ce discours. En choisissant un Brexit dur (Hard Brexit) — sortie du marché unique et rupture avec la Cour de justice de l’Union européenne (UE) — son gouvernement a validé un principe central de l’idéologie souverainiste : la primauté absolue de l’État sur les droits individuels. Le EU Settlement Scheme, présenté comme protecteur, a remplacé des droits automatiques par des statuts administratifs conditionnels, révocables et exclusivement numériques.
Juridiquement, la rupture est profonde. La distinction entre statut « établi » et statut « préétabli » crée une hiérarchie entre résidents. Les droits ne sont plus garantis par un cadre supranational,mais soumis à une conformité administrative parfaite. Une erreur, une période d’inactivité, un oubli de conversion de statut peuvent entraîner la perte du droit au travail, au logement ou aux soins.
Bruno G. Pollet, citoyen européen ayant vécu au RU depuis plusieurs années, décrit cette fragilité : « Avant le Brexit, je n’avais jamais eu à prouver que j’avais le droit d’être ici. Aujourd’hui, tout repose sur un statut numérique. Une erreur technique et votre vie peut basculer. » Pour lui, le changement est aussi psychologique : « On vit avec l’idée que notre présence est conditionnelle. »
Sous Boris Johnson, cette logique a été pleinement assumée. Le slogan « Get Brexit Done » a servi à clore le débat politique tout en marginalisant ses conséquences humaines. La communication autour des obligations du Settlement Scheme est restée minimale, laissant de nombreux résidents ignorer la fragilité de leur statut « préétabli ». La rapidité politique a primé sur la sécurité juridique.
Murielle Stentzel, Européenne qui fut installée au RU depuis une décennie, décrit une vigilance permanente : « Changer de travail, déménager, voyager — tout semble risqué. Avant, ces décisions étaient banales. Aujourd’hui, je me demande toujours comment elles peuvent affecter mon statut. » Cette insécurité touche de manière disproportionnée les personnes âgées, les travailleurs précaires, les aidants familiaux et ceux dont les parcours de vie ne correspondent pas aux critères administratifs standardisés.
Les voies de recours sont limitées. Les litiges relèvent désormais du droit administratif britannique, sans les garanties qu’offrait le droit européen. La numérisation exclusive des statuts, sans preuve physique, crée une zone grise où l’erreur administrative devient une faute existentielle. Cette précarité n’est pas un accident : elle est le produit d’un système conçu pour contrôler plutôt que pour protéger.
Le Brexit révèle ainsi une dynamique plus large. L’extrême droite n’a pas besoin d’abolir l’État de droit pour le transformer. Il lui suffit de remplacer des droits stables par des statuts conditionnels, et de normaliser l’idée que l’appartenance est un privilège révocable.
Chute – Responsabilité démocratique
Le Brexit rappelle une vérité essentielle que toute démocratie devrait affronter sans détour : un vote majoritaire ne peut jamais servir de permis pour fragiliser des droits fondamentaux. La souveraineté populaire n’est pas une licence pour gouverner par l’incertitude, ni pour déléguer à l’administration le pouvoir d’exclure sans débat public.
La responsabilité politique commence là où s’arrête le slogan. Elle impose de reconnaître que les Européens vivant au RU ne sont ni des variables d’ajustement ni des dommages collatéraux acceptables, mais des citoyens de fait — intégrés, contributeurs, enracinés. Refuser de sécuriser pleinement leurs droits, c’est accepter qu’une démocratie produise de l’insécurité juridique comme mode de gouvernement.
Le Brexit ne sera pas jugé sur ses promesses, mais sur ses effets concrets sur les vies humaines. Tant que l’incertitude demeurera la règle pour ceux qui n’ont pas voté mais qui paient le prix, il restera moins un choix démocratique qu’un échec moral — et un avertissement pour toutes les sociétés et démocraties tentées de confondre majorité et justice.
Le coût humain du Brexit ne fut jamais évoqué, ni par la presse Britannique, ni par exemple par la presse Française et Européenne. Lors de nombreux témoignages d’Européens à ce sujet,
(témoignages recueillis et concentrés dans deux livres parus « IN LIMBO »), l’incrédulité et le doute quant à nos témoignages furent les premières réactions, puis, enfin, nombreux d’entre nous furent interviewés par les médias Britanniques et Français dans le cas de Murielle Stentzel, et cette partie cachée du désastre du Brexit fut exposée.)
Du Brexit à aujourd’hui – L’extrême droite internationale et la collusion avec Poutine et Trump
Depuis longtemps il est visible et avéré que l’extrême droite internationale est alignée sur les vues de Vladimir Poutine. Le fait que la Russie serve de distributeur de billets fiable aux forces politiques d’extrême droites européennes est depuis longtemps un secret de polichinelle. Dans toute l’Europe occidentale, l’administration russe a des alliés rémunérés et idéologiques qui s’emploient à saper de l’intérieur les fondements de la démocratie libérale et des droits de l’homme. Le travail de ces politiciens d’extrême droites européennes et de ces acteurs de la société civile hostiles à l’égalité des sexes, qui contribuent à la réalisation des objectifs russes – qu’ils en soient conscients ou non – est la raison pour laquelle nous devrions nous inquiéter de l’influence financière de Moscou. Le financement russe est une récompense pour l’alignement idéologique et une incitation à faire avancer les intérêts russes. Mais il ne s’agit pas seulement d’argent. Les conservateurs européens – non seulement les partis politiques, mais aussi les organisations qui s’opposent aux droits des femmes et des personnes LGBTIQ – partagent un alignement idéologique avec la pensée ultra-conservatrice qui prévaut au Kremlin.
Quant à Trump, ses idées sont alignées sur celles de Vladimir Putin, et bien sûr, l’UE est aussi sa bête noire, car elle est une épine dans le pied, en tant que puissance économique, et aussi en tant que phare de la démocratie, car quoi qu’en disent ses détracteurs, l’UE est démocratique, et c’est une protection contre des velléités de guerre contre les états. Il est clair que l’administration de Donald Trump vise à pousser l’extrême droite au pouvoir dans tous les pays européens (via p.ex. des ingérences aux élections européennes et des sanctions contre les magistrats français qui ont condamné Marine Le Pen en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires d’eurodéputés du Rassemblement National, RN). Une section dans la stratégie de sécurité nationale Etats-Unienne publiée en novembre 2025 y est dédiée et y mentionne la promotion de la grandeur européenne et aux pays européens qui devront se soumettre et s’aligner idéologiquement ou qui, à l’inverse, seront confronter à une coercition économique. L’administration Etats-Unienne souhaite une Europe à son image, ce qui en ferait des pays européens totalement soumis à son pouvoir. Il suffit de lire les positions des responsables du RN en France et des autres partis d’extrême droite en Europe.
En détruisant cette UE de l’intérieur, cela isolerait chacun des pays qui se retrouverait, à l’instar du Royaume Uni et du Brexit maintenant, affaibli géopolitiquement, commercialement et vulnérable face aux grandes puissances qui veulent nous écraser et nous asservir, nommément les Etats-Unis et la Russie.
A propos des auteurs
Bruno G. Pollet
Bruno a quitté définitivement la Grande-Bretagne en 2017 après que sa demande de résidence permanente était rejetée par le ministère de l’Intérieur, malgré le fait qu’il travaillait et vivait dans le pays depuis plus de 20 ans.
Bruno est actuellement professeur-chercheur universitaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières au Canada.
Murielle Stentzel
Après le vote sur le Brexit, Murielle a décrit avoir été très affectée par les changements, y compris des difficultés professionnelles et des expériences de xénophobie, ce qui l’a poussée à quitter le Royaume-Uni en 2018 pour retourner en France.
Murielle travaille en free-lance comme traductrice en France. Elle est la fondatrice et rédactrice d’une page publique Facebook « Information contre les extrêmes » suivie par plus de 8.6K abonnés et co-auteure du site « Résistance aux extrémismes.eu ». Murielle a publié des centaines d’articles (301) abordant des sujets tels que l’Europe, le Brexit, les témoignages et les analyses politiques. Elle apparaît régulièrement dans les médias et dans des entrevues où elle parle de son expérience personnelle du Brexit.
Liens de sites internet :
Lien vers des pages publiques :
Liste des entrevues données (non exhaustive) :
- https://www.theguardian.com/politics/2016/oct/10/how-do-i-protect-my-family-eu-citizens-in-britain-contemplate-their-futures
- https://twitter.com/CPolF5/status/924717344148074501
- https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/forcee-quitter-angleterre-apres-brexit-on-se-croirait-allemagne-annees-30-1343305.html
- https://www.lexpress.fr/economie/les-revenants-du-brexit_2033911.html
- https://www.kentonline.co.uk/canterbury/news/ive-been-told-to-return-to-frogland-132144/
- https://www.facebook.com/watch/?v=1918454211807041
- https://www.sudouest.fr/international/europe/brexit/brexit-on-m-a-dit-de-rentrer-chez-moi-temoigne-une-rochelaise-3316959.php
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/hashtag/le-brexit-est-une-opportunite-pour-le-monde-de-l-entreprise-3874159
