Faux chiffres, réalités falsifiées

« Ras-le-bol des chiffres farfelus ! » Ainsi s’exclamait récemment Dominique Seux dans Les Échos, en constatant l’avalanche d’affirmations douteuses des candidats réels ou potentiels aux élections de 2022. Le journaliste économiste faisait le constat que si le fact-checking s’est imposé dans l’ensemble de la presse, il n’a pas fait reculer l’infox, loin de là. Face aux vérificateurs, les acteurs de mauvaise foi ont changé de tactique : au lieu de lancer un chiffre faux, ils en prennent un réel mais sorti du contexte qui lui donne son sens, et lui font dire ce qu’ils veulent.

Un exemple typique : Jordan Bardella, du RN, lançant que « 31% des immigrés occupent un HLM », à l’appui de son affirmation qu’il y aurait une « préférence aux étrangers », vieux cheval de bataille de son parti. Or si ce chiffre est vrai (les immigrés étant souvent assez peu fortunés), l’implication est fausse : il n’y a que 20% du parc de logements sociaux occupé par des étrangers.

La manipulation est d’autant plus facile que peu de gens sont à l’aise avec les statistiques, même élémentaires : pourcentages, ordres de grandeur, médiane et moyenne, échantillon représentatif… Une forme d’illettrisme mathématique qui empêche les citoyens de se repérer dans une jungle d’énoncés péremptoires, parfois vrais, souvent fallacieux, et d’autre fois n’ayant pas de sens du tout.

En attendant qu’un changement culturel fasse considérer l’innumérisme comme grande cause nationale, nous devons lutter contre la manipulation des chiffres et des énoncés scientifiques en général. On a vu depuis le début de la pandémie combien il était facile de prendre une statistique, une publication, un détail issu d’une recherche clinique, et lui faire dire n’importe quoi. Tout le discours antivaccins, anti-masques, pro-chloroquine, etc., se nourrit de vraie-fausse science : études cliniques biaisées (réalisées sans comparaison avec un placebo, par exemple), mesures prises par des gens qui ne maîtrisent pas un outil scientifique (comme les gens qui mesurent eux-même leur oxygène), cas exceptionnels pris pour la règle (ce qui conduit à craindre plus des effets secondaires rares des vaccins que la maladie)…

Or les résultats des sciences ne tombent pas du ciel : il faut les élaborer selon un processus (idéalement) rigoureux, en testant au fur et à mesure les nouvelles données pour voir si elles décrivent mieux, ou non, notre expérience du réel. C’est une méthode qui vaut aussi bien pour les sciences de la nature que pour les sciences sociales. Une méthode favorite des manipulateurs consiste à faire comme si un énoncé représentait une vérité absolue, et que tout le reste n’était que du vent.

Mais toutes les vérités en sciences sont conditionnelles : elles peuvent toujours être modifiées ou même carrément abandonnées et remplacées. On connaît tous le cas de la gravité newtonnienne supplantée par la théorie de la relativité d’Einstein.

Il y a des cas semblables en histoire, quand on découvre de nouveaux documents jetant une lumière nouvelles sur une période qu’on pensait bien connue. Plus subtilement, le changement d’historiographie peut venir d’une nouvelle perspective : rapprochement de sources que l’on étudiait séparément jusque là, ou bien apport d’autres disciplines comme l’économie, la démographie, etc. On a tendance à parler aujourd’hui de « roman national » pour signifier que l’historiographie du XIXe siècle, avec sa successions de règnes, de traités et de batailles, n’est plus considérée comme rigoureusement historique. On a notamment fait entrer des méthodes chiffrées dans la description des réalités historiques : natalité, mortalité, production agricole, industrielle, PNB, etc. Cela a conduit à réévaluer certaines époques, comme le Second Empire ou le règne de Louis XV, en détectant la modernisation et la croissance démographique et économique sous l’impression désastreuse qu’avaient donné les chroniqueurs du temps.

Les manipulateurs, eux, n’ont que faire de rigueur ou de méthode. Ils piochent ce qui les arrange dans la masse de l’historiographie, de façon à étayer ce qu’ils veulent raconter. C’est difficile à contrer, parce que beaucoup de gens ont l’impression qu’il y a une Histoire avec un grand H, point.

C’est ainsi qu’Éric Zemmour pose à l’historien en reprenant une thèse qui a eu un temps les faveurs de l’historiographie française, mais qui est considérée aujourd’hui comme trompeuse et dépassée : l’idée que Pétain aurait été non seulement un moindre mal, mais qu’il avait permis de protéger les juifs français contre l’occupant. Un mythe qui provient des propres déclarations des vichystes devant les tribunaux, et qui est devenu une sorte de pieux mensonge sous de Gaulle dans l’objectif de permettre la réconciliation entre les deux France, celle de la Résistance et celle de la Collaboration. Ce n’est pas un hasard si le changement de perspective est venu d’historiens anglo-saxons, notamment Robert Paxton, qui n’avaient pas cette optique.

Or on voit bien que les héritiers de Vichy sont loin de s’être réconciliés à quoi que ce soit. Zemmour aujourd’hui, comme Jean-Marie Le Pen hier, en est toujours à minimiser le rôle de Vichy, à falsifier l’histoire de la Shoah, à réhabiliter les bourreaux et cracher sur les victimes. À ce niveau, ce n’est pas juste un travestissement maladif de la réalité.

Une telle constance dans l’élaboration d’une réalité alternative vaut programme politique. L’ignorer serait le pire des aveuglements.

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26 octobre 2021 11h52

[…] suite sur Résistance aux extrêmismes. Merci à Jean Corcos, Muriel Stentzel et Valentin […]

Valentin Jaunet
Administrateur

Et Irène Delse, rédactrice du présent article. 🙂

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