Mon interview pour The London Economics

Mon interview pour THE LONDON ECONOMICS. ( dans leur série Citoyens Européens qui ont dû quitter le Royaume Uni à cause du Brexit).

Je suis une ressortissant française qui a vécu au Royaume-Uni pendant près d’une décennie. Je suis arrivé au Royaume-Uni en 2008 avec ma fille, et j’ai dû quitter le Royaume-Uni en 2018 (au début), mais ma fille est toujours dans le Kent depuis qu’elle a rencontré quelqu’un et j’ai une petite-fille britannique.

J’étais cadre  bilingue pour une entreprise de sous-traitance pour Samsung et mon travail consistait à traduire des rapports de qualité.

Je vivais dans le Kent, (Folkestone), qui est le pire endroit où vivre en Angleterre après 2016, car c’est le territoire de Nigel Farage, et le Kent a voté massivement, à l’exception de Canterbury et Tunbridge Wells.

J’ai déménagé au Royaume-Uni en 2008 parce que j’en avais marre de la mentalité française, qui est de se plaindre  toujours pour tout, etc., et aussi parce que j’ai toujours admiré l’Angleterre pour sa tolérance, son ouverture d’esprit. Comme vous pouvez l’imaginer, quand j’ai entendu dire que Cameron pariait sur un référendum pour quitter l’UE, comme beaucoup de monde, je n’étais pas trop inquiète, misant sur la tolérance et cette ouverture d’esprit.

Alors, quand j’ai commencé à voir les affiches sur les fenêtres, quand j’ai commencé à entendre Farage diaboliser les étrangers, la haine et le racisme qui étaient maintenant au vu de tous, j’ai commencé à me sentir mal à l’aise. Et puis, évidemment, très frustrée de ne pas pouvoir voter sur quelque chose qui pourrait potentiellement avoir un impact énorme sur nous, citoyens de l’UE.

Je n’oublierai jamais le 24 juin, car je me suis réveillée, j’ai allumé mon téléphone, j’ai vu les résultats et j’ai pleuré. Je n’arrivais pas à croire que ce pays que j’aimais tant avait voté pour sortir de l’UE et j’ai réalisé immédiatement que ma vie était sur le point de changer radicalement.

Peu de temps après, mon entreprise (de Belgique) a commencé à perdre beaucoup de contrats, et ils ont décidé de retourner dans leur pays, ils ont senti que quelque chose de pas agréable se passait au Royaume-Uni, et cela s’appelle la xénophobie et le nationalisme. 

 J’étais sans emploi, au pire moment possible, dans un pays qui venait de voter pour se débarrasser des étrangers, car, ne nous leurrons pas, la principale raison du Brexit était de se débarrasser des étrangers.  Farage et ses semblables l’ont dit très clairement.

Ensuite, j’ai dû me rendre au job centre et m’inscrire. Et ce fut le début de quelque chose de pas sympa du tout. J’envoyais 30 CV par semaine ( par semaine !!) et je ne pouvais pas obtenir d’ITW, et quand, occasionnellement, j’en avais une, ils me demandaient de prouver que j’avais le droit de rester au Royaume-Uni, ce qui était illégal à l’époque, puisque techniquement, le Royaume-Uni était encore dans l’UE jusqu’en décembre 2020. Le DWP me demandait de passer un test de résidence, même si j’avais prouvé que je vivais ici depuis 7 ans déjà, que je n’avais jamais quitté le pays, même brièvement, et ils avaient  tous mes bulletins de salaire pour le montrer. Mais le conseiller m’a dit, (je cite) ” ça va être de plus en plus difficile pour vous les Européens et étrangers, on doit suivre les ordres”.

Et puis j’ai reçu une lettre du DWP( Department Work and Pensions), disant que j’avais perdu le droit de résider au Royaume-Uni, donc je devrais commencer à faire des plans pour retourner dans mon pays. Bien sûr, cette lettre était illégale, et avec l’aide de mon député, sir Roger Gale, nous avons répondu et ils se sont excusés. Mais c’était la première chose qui commençait à faire tilt (quelques mois après juin 2016) et j’avais déjà des problèmes, et il était évident que les choses ne s’amélioreraient pas pour nous, loin de là. (et j’avais raison).

Puis, un jour, j’étais dans le bus, de Folkestone à Canterbury et il faisait très froid dans le bus, et alors que les fenêtres s’ouvraient, j’ai gentiment demandé à un gars s’il pouvait fermer les fenêtres. Remarquant mon fort accent français, il m’a dit : “tu sais quoi, sal*pe, si tu n’es pas contente, retourne dans ton  pays des grenouilles”.

J’ai été prise de court par la violence verbale à mon égard, mais ce qui m’a le plus blessé, c’est que le bus était bondé et que personne ne lui a dit qu’il ne pouvait pas me parler ainsi. Ils étaient tous d’accord avec lui en disant cela.

À une autre occasion, j’étais à Canterbury et je parlais au téléphone avec ma fille (en anglais mais comme je l’ai dit avec un fort accent français), une bande de jeunes est venue vers moi et m’a craché dessus en criant” espèce de singe mangeuse de fromages, juste capables de vous rendre” ! (allusion à notre amour des fromages et notre collaboration avec l’ennemi en 1940)!

C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de quitter ce pays, avant de commencer à le mépriser, car je n’ai jamais voulu mettre tout le monde dans le même sac. J’ai toujours de merveilleux amis au Royaume-Uni, à Folkestone et Herne Bay et ailleurs.

Le Brexit a permis à tous les racistes d’exprimer publiquement leurs sentiments, car ils se sentent habilités à l’exprimer à haute voix.

Depuis mon départ (2018), de nombreux citoyens de l’UE ont emboîté le pas et nous appelons cela Brexodus, et je pense que le Royaume-Uni est plus pauvre à cause de cela, car l’immigration est une bonne chose. Cela apporte beaucoup à un pays, culturellement et autre. Preuve en est avec le NHS qui s’effondre par manque de personnel.

Je suis partie début 2018 et inutile de dire que mes amis et ma famille ont compris pourquoi je devais partir, mais se sont néanmoins sentis très tristes. Quant à moi, j’ai encore du chagrin et je ne cesserai jamais d’être triste, car l’Angleterre était mon pays, celui que j’ai choisi, celui que j’aimais de tout mon cœur. Je n’ai pas choisi d’être née en France, mais j’ai choisi l’Angleterre comme ma patrie de coeur. Partir a été la décision la plus difficile de ma vie, mais rester n’était plus une option.

Depuis mon retour, je n’arrive pas à m’adapter à la France, car je ne partage pas la mentalité française (c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté la France en premier lieu), et je suis très isolée ici . Parce que quand je parle du Brexit, les gens ne me croient pas, ils en savent très peu en France et ils pensent que j’exagère. J’aimerais exagérer!!

Cela fait maintenant 3 ans que je suis rentrée en France, et oui, l’Angleterre me manque toujours (mais l’Angleterre d’avant 2016) et très souvent, je pense que j’aurais dû rester même si je n’aurais probablement pas obtenu le Settled Status, puisque j’étais  à ce moment sans emploi.. Et le racisme et la xénophobie ne cessent de croître.

 Était-ce la bonne décision de quitter Kent ? À l’époque, c’était la seule décision que je pouvais voir car j’étais déprimée, sans emploi, et j’étais consciente qu’il serait très difficile d’en trouver un dans le Kent. Si le Brexit devait être annulé, je serais de retour, en un clin d’œil. Je suppose que c’est la meilleure réponse que je puisse donner.

Depuis que je suis de retour en France, le chagrin et le stress m’ont rendue très malade et je ne travaille pas à plein temps, je suis traductrice “indépendante”.

Aussi, depuis mon retour en France, je parle beaucoup du Brexit, car mes compatriotes n’ont aucune idée du Brexit, ils ne savent que ce qui a été dit dans les médias français, et c’est biaisé et très peu. J’ai donc donné beaucoup d’ITW. Je n’arrêterai jamais de parler du Brexit, surtout à une époque où en France, quelques politiciens d’extrême droite veulent le Frexit, disant que le Brexit est une bonne chose pour le Royaume-Uni !!

Murielle STENTZEL pour THE LONDON ECONOMIC.

 

 https://www.thelondoneconomic.com/news/french-woman-brexit-france-uk-308496

 

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