Antivax, l’ultra-droite à la manœuvre

L’annonce le 12 juillet de nouvelles mesures sanitaires face à la quatrième vague du COVID associée au variant delta a provoqué un choc dans l’opinion, et mis en évidence un fort clivage. D’un côté, l’obligation progressive du fameux « passe sanitaire » dans des domaines de plus en plus larges de la vie quotidienne, a provoqué une ruée vers les centres de vaccination et le résultat a été remarquable : 12 millions de Français ont rejoint les déjà vaccinés. Le 10 septembre, de 85% de la population éligible (plus de 12 ans) avaient reçu au moins une injection, la France dépassant les champions du début de l’année, USA, Royaume-Uni et Israël. Une nette majorité des deux tiers approuvait les restrictions du fameux « passe », rendant la vaccination obligatoire pour plus de 2 millions de personnes et en particulier les soignants, mais surtout contraignant le public non vacciné à présenter un test négatif (ou une attestation de guérison) dans les trains, les restaurants, etc. D’un autre côté, une opposition véhémente s’est exprimée par une série de manifestations allant crescendo jusqu’au 7 août (240.000 participants ce samedi-là), pour diminuer régulièrement ensuite. Mais au-delà de la présence de corporations particulières (soignants, pompiers) protestant contre ce qu’ils considéraient comme une contrainte brutale ; au-delà des réactions contre ce qui était vu par beaucoup comme une atteinte au principe d’égalité ; les foules présentes, plus ou moins nombreuses, étaient souvent plus « antivax » que « antipass » ; et il s’agit d’une réalité inquiétante, que je m’efforcerai de décrypter dans une série de deux articles.

Evoquons très vite les simples opposants au « passe ». Comme l’a écrit très justement Jean-Philippe Moinet dans « La Revue Civique » , « Refuser le désagrément des gestes barrières qui ont pu faire leur preuve – et le passe sanitaire (certificat de test ou de vaccination) n’en est qu’un prolongement – en vient finalement à imposer un droit à contaminer les autres : la liberté de contaminer est-elle acceptable, sous prétexte que nous sommes en démocratie ? » On peut aussi remarquer que parmi les têtes de gondole défilant à Paris derrière la large bannière orange marquée « Liberté », figuraient des agitateurs politiques ou autres, hostiles à toutes les autres mesures sanitaires.

Commençons par décanter le paysage politique sur le sujet. Le débat semble beaucoup moins hystérique dans d’autres pays européens, qui ont mis en œuvre leur propre passe sanitaire – avec des modalités et un tempo variable selon les Etats. Des contrôles avec QR codes se sont mis en place pour les voyages aériens comme pour les passages d’un pays à l’autre : les pseudos « résistants », affichant souvent la Croix de Lorraine comme caution morale, semblent donc vivre dans un univers mental où rien n’existe hormis la France. Mais le nationalisme n’est-il pas un marqueur évident de ces manifestations ? Comme pour celles des Gilets Jaunes, elles ont réuni du monde autour d’innombrables drapeaux tricolores ou régionaux, ce qui n’est pas loin s’en faut la marque des protestataires de gauche. Ces foules étaient nettement plus denses dans le Sud Est du pays, départements où le Rassemblement National fait ses meilleurs scores, avec une superposition troublante avec le retard à la vaccination. D’autres sondages avaient déjà révélé que les publics les plus proches à la fois des « antivax » et des théories du complot sont ceux qui votent le plus pour les extrêmes, Rassemblement National et France Insoumise.

Mais soyons plus précis : ni le RN, ni LFI ne font une propagande antivaccins, tout en réclamant la liberté de ne pas se vacciner ; et ils se sont opposés au « passe », mais sans appeler à manifester. Par contraste se sont mis au premier rang des manifestants des figures que l’on a le droit de classer dans la rubrique « ultra-droite » : François Asselineau, dirigeant du microscopique UPR et partisan de la rupture immédiate avec l’Union Européenne ; Nicolas Dupont-Aignan, xénophobe propagateur de fake news depuis quelques années ; et celui qui semble avoir le plus profité de ces manifestations, Florian Philippot, ex numéro deux du Front National, qui n’hésite pas à verser dans le dénigrement intégral de toutes les mesures sanitaires, vaccination comprise. Présent plus discrètement dans certaines manifestations, le courant intégriste catholique Civitas, sous le slogan « protégeons nos enfants ».

Cette connexion française entre ultra-droite et « antivax » est la réplique de ce qui existe ailleurs : aux USA, où les Etats républicains sont ceux où les gouverneurs se sont opposés au port du masque et où les citoyens sont les plus réticents face aux vaccins ; en Allemagne, où le parti extrémiste AfD avait organisé le même genre de manifestations dès 2020 ; au Brésil, avec la longue négation de l’épidémie par Bolsonaro ; et en Italie, où le petit parti « Fratelli d’Italia » absent du gouvernement d’Union Nationale, a même envahi le Parlement. Notons aussi l’exportation directe de thématiques développées par l’ultra-droite américaine, largement popularisées chez nous dans les réseaux sociaux : dénonciation d’un « Etat profond » espionnant et manipulant les citoyens ; défense des libertés au sens « libertarien » des USA, où l’individu prime totalement sur la société ; et ceci sans parler à ce niveau des complots les plus délirants associés à la « soi-disant pandémie », le négationnisme devenant récurrent pour l’ultra-droite (« la Shoah est un mythe », « la crise climatique n’existe pas », etc.).

On a découvert des affichages scandaleux dans certains cortèges. D’abord les étoiles jaunes détournées, les manifestants assimilant les « victimes » du passe sanitaire à celle d’Auschwitz. Un sondage  a heureusement montré que 73% des Français étaient choqués par cette banalisation ; mais près de la moitié des sympathisants des « antipass » ne partageaient pas cette indignation, ce qui interroge fortement. Ensuite, il y a eu la fameuse pancarte « Qui ? », devenu le clin d’œil échangé par les antisémites à propos de l’épidémie. On se souvient de Cassandre Trissot, ex militante du RN passée au petit « Parti de la France », photographiée avec une pancarte réunissant des noms de personnalités supposées juives et associées à la pandémie ; mais ce n’est pas le cas de nombreux porteurs d’autres pancartes, restés anonymes et pourtant repérés sur certains comptes Twitter. « Le Monde » a consacré un article à cette infiltration antisémite dans trop de manifestations. Comme aux temps de la Peste Noire, les Juifs ont été associés très tôt à cette dernière épidémie, aussi meurtrière qu’inattendue : je m’en étais entretenu dans une émission avec Rudy Reichstadt, directeur du site « Conspiracy Watch » Enfin, navigant dans les égouts que sont souvent les pages Facebook d’antivaccins, on note aussi la référence récurrente à des faux propos attribués à Jacques Attali, ou des vidéos agressives s’attaquant au journaliste Patrick Cohen. Sur Twitter, les comptes « pro-Raoult » agressent vivement certains médecins ou virologues, le Docteur Nathan Pfeiffer-Smadja ayant même fait l’objet de « doxxing » (ciblage en meute avec divulgation de son adresse).

On le sait, les Gilets Jaunes – que l’on pensait réduits à peau de chagrin – ont retrouvé une nouvelle jeunesse avec les manifestations de cet été. Certaines de leurs figures historiques se sont compromises en partageant des Fake News associées à la vaccination, j’y reviendrai dans mon prochain article. Concernant l’antisémitisme, rappelons qu’il avait déjà été présent dans d’autres slogans à l’époque des grandes manifestations de Gilets Jaunes, et j’avais investigué alors sur la référence fréquente au nom « Rothschild » associé à la dette. Mais il faut aussi remettre en question l’indulgence – coupable à mon avis -, des médias et surtout des sociologues qui continuent de voir uniquement une contestation sociale dans ce mouvement. Dès le début, leur « révolte » s’est située dans le registre de la violence, avec les barrages sur les routes, le blocage hebdomadaire des centres villes et les attaques récurrentes des forces de l’ordre ; on a vite oublié les maquettes de guillotine visant le Président, que l’on a retrouvées cet été chez les « antivax » ; cela n’a pas été le cas, par contraste, des manifestations et grèves menées par les syndicats un an plus tard contre le projet (avorté) de réformes des systèmes de retraite. Quant à la connexion au moins idéologique avec l’ultra-droite, rappelons l’enquête en profondeur faites sur les groupes Facebook ayant structuré le mouvement, démontrant que des militants proches du Rassemblement National ou du parti de Dupont Aignan étaient souvent aux commandes : voir article du « Monde » .

Enfin, et au-delà de la défiance vis-à-vis des politiques et de la « colère » contre « les élites », un élément structurant a été insuffisamment analysé : l’absence totale de toute référence à l’éducation, au savoir et à la culture dans les revendications des Gilets Jaunes : lire les propos lumineux d’Alain Bentolila . Acculturation que l’on pouvait lire dans les publications de meneurs comme Maxime Nicolle ou Eric Drouet, faisant trois fautes d’orthographe par ligne. Une fois acté le fait que ce mouvement réunissait des acteurs et soutiens souvent d’un faible niveau éducatif, il ne faut pas s’étonner de retrouver les mêmes caractéristiques chez les sympathisants de la cause antivaccins : remise en cause des autorités médicales ; incapacité à lire tout article scientifique, même vulgarisé ; haine de la science et de sa complexité ; penchant pour le complotisme qui permet de ne chercher que ce qui correspond à ses préjugés ; et incapacité à distinguer les faits avérés et les mensonges et manipulations trouvés sur Internet.

La violence est un marqueur de l’ultra-droite. Et les plus fanatiques des antivaccins ont démontré ces derniers mois leur inquiétante radicalisation : centres de vaccination vandalisés, médecins et soignants malmenés ou menacés de mort. Mais au-delà des anonymes passant à l’action, il reste maintenant à passer en revue les « têtes de gondole » de cette étrange croisade : journalistes, animateurs de sites Internet, gourous naturopathes, scientifiques en rupture avec leur communauté d’origine, avocats sans scrupules ; ce sera l’objet de mon prochain article.

Jean Corcos

Cet article a été publié le 17 septembre 2021 sur le site Temps et Contretemps

 

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26 novembre 2021 7h27

[…] véhiculées essentiellement par des mouvances de l’ultra-droite mais pas que (lire à ce sujet mon article repris sur ce site). Il a reçu des médecins et épidémiologistes sérieux, que l’on pouvait aussi retrouver sur […]

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