Attention à l’antisémitisme caché

Le langage du «macronovirus ». 

Une grande banderole de grévistes anti obligation vaccinale pour les soignants parle « d’éradiquer le macronovirus ». 

Je republie ce texte d’Élisabeth Roudinesco qui montrait fort bien en quoi ce terme participait de l’antisémitisme… 

Édito d’Élisabeth Roudinesco, présidente de la SIHPP.

« Attention au mot “Macronovirus”

Dans un texte daté du 15 mars, publié sur le site conspirationiste, Egalité et Réconciliation, signé de Felix Niesche et intitulé Macronovirus, on trouve une attaque contre Macron qui rappelle le style des pamphlets bien connus de l’entre-deux-guerres, consacrés au péril juif. Selon cette tradition, le Juif est assimilé à un microbe invisible qui s’installe au coeur des nations civilisées pour les détruire. 

Et c’est bien de cette rhétorique, perceptible au premier coup d’œil, que s’inspire l’auteur du texte : « Les grands havres protecteurs, écrit-il, les Hôtels Dieu, les hospices, les grandes léproseries ont été bradés aux spéculateurs, aux banques, aux assurances, à Big Pharma », et encore, à propos de Macron : « Ce laquais arrogant d’un capitalisme sénile et d’une République bonapartiste faisandée (…) Le macrovirus n’est pas tombé sur nous par hasard (…) Les uns pourront aller à la Mosquée, apprendre le maniement des armes spirituelles pour les futurs Jihad contre la Russie. Les autres pourront sortir de leur isolement pour aller à l’isoloir, et s’y choisir un parasite parmi tous ceux que d’autres lui auront préalablement trié (…) Sortirons nous de cette macropandémie décimés, asservis, misérables ? »

Né en 1955, l’auteur de ce texte est bien connu pour faire partie de la nébuleuse des rouges-bruns. Comme son ami Alain Soral, polémiste d’extrême-droite, ami de Dieudonné, fondateur du mouvement Egalité et Réconciliation, et de la maison d’édition Kontre Kulture, qui édite aussi bien “Les protocoles des sages de Sion “que des ouvrages hostiles au sionisme, aux vaccins, aux « mensonges » des démocraties ou des DVD destinés éduquer les masses contre les puissants de ce monde, il considère donc que Macron est le nouveau responsable de tous les virus qui affectent la vraie France, celle d’avant, celle qui souffre, cette France étouffée par des mafieux qui se sont emparés de l’appareil d’Etat pour faire régner une terreur virale sur le bon peuple. Telle est la signification de ce virus propagé par Macron, sa bande, ses banques et son Big Pharma : un Macronovirus.

L’ennui, c’est que le terme Macronovirus commence à se répandre. On le trouve notamment sur le site Pole emploi CGT Grand-Est dans une déclaration du 27 mars 2020, dont le style ressemble à celui de Felix Niesche : « Derrière le Coronavirus, le Macronovirus attaque nos libertés et le droit du travail ». On peut y lire que la « République est bafouée, que les débats sont confisqués par des élus sourds à la démocratie ». En bref, un dictateur s’est emparé du pouvoir en France. Il profité du virus pour envoyer les salariés au casse pipe. On trouve ce terme également sur le site Rouge Cerise, blog de la section Oswald Calvetti du Parti communiste français (29 janvier 2020), à propos d’une manifestation : « Atteints par des macronovirus et des patronovirus, les médias ont couvert d’un silence assourdissant la préparation de cette huitième journée d’action contre la retraite à points. »

La thématique du Macronovirus a été reprise dans un compte Twitter du même nom où l’on peut lire ceci (6 mars 2020) : « La Macronie est pire qu’une plaie, c’est un virus ». Mais elle circule aussi dans des envois privés, à travers des listes et des blogs, qui diffusent, par bribes, le texte de Niesche, parfois sans comprendre de quoi il s’agit. Parmi eux, des militants de la CGT, des indignés d’extrême-gauche, des polémistes, des psychanalystes, des sociologues, des chercheurs, etc.

Il est donc urgent de dresser une barrière sanitaire contre l’utilisation de ce terme. On peut, en France, haïr le personnage de Macron, on a le droit de tout écrire contre ce gouvernement, contre sa façon de gérer la crise sanitaire, on a le droit d’accuser toujours « l’Autre » d’être coupable de toutes les souffrances endurées, on a le droit de chercher des « bouc-émissaires », de s’en prendre à son voisin, d’affirmer que la France est une République bananière, gérée par des assassins qui ordonnent des « sélections » entre les vieux, les riches, les pauvres, les jeunes, le peuple, les élites, comme sur la rampe d’Auschwitz. On a le droit de rechercher en permanence l’âne de la fable de La Fontaine : cela s’appelle la liberté d’expression et il faut la défendre. Mais il me semble urgent de dresser une barrière sanitaire contre certains mots issus de la tradition de Drumont, des anti-dreyfusistes et de Je suis partout. 

Macronovirus fait partie de cette tradition

Élisabeth Roudinesco

Ce texte fut publié en Aout 2021 mais il est bien évident qu’il est toujours et plus que jamais d’actualité, car ce terme est de plus en plus employé sur les réseaux sociaux, et parfois, pire , repris comme “citation” par certains journalistes, il s’est banalisé , et personne n’en semble choqué.  C’est une dérive dangereuse quand des choses ignobles ne choquent plus. 

J’y reviendrai dans un autre article, en faisant référence à la ”banalité du mal’ de Hannah Arendt et en développant les similitudes avec notre époque troublée.

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