« Enfants trans » : une réalité complexe, nuancée, et qu’il est urgent de démystifier

Sur son compte Twitter, le 1er octobre, le presque/peut-être/pas tout à fait candidat Zemmour interpellait de façon virulente le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer à propos de sa circulaire sur les identités de genre, affirmant que « sans propagande, il n’y aurait pas d’enfants “trangenres” ». Quelques jours plus tard, sur la chaîne Cnews, il récidivait en parlant d’« expériences dignes de Mengele ». L’outrance même du propos, et le peu de familiarité de la plupart des gens avec ces questions de transidentité, ont conduit à une émotion intense mais de courte durée, et on a finalement peu parlé du fond. Le ministre est monté au créneau pour condamner ces propos, puis le monde médiatique est passé à autre chose.


C’est un peu dommage. Les enfants et adolescents qui se questionnent sur leur « vrai » genre existent et méritent mieux que les calomnies issues du cerveau fertile en réalités alternatives du polémiste d’extrême-droite. La question mérite au contraire de la sensibilité et de l’empathie, sans non plus tomber dans certains travers qu’on a pu observer aux États-Unis, et dont les professionnels (médecins, pédopsychiatres…) commencent un peu à revenir.

Posons d’abord les faits, incontournables, sur lesquels la plupart des médecins, psychiatres, éducateurs peuvent s’accorder : il y a des enfants qui expriment parfois extrêmement jeunes, vers 2 ou 3 ans, le désir d’être du sexe opposé à celui que la biologie semble leur avoir donné.

On parle de dysphorie de genre, en termes cliniques. Un enfant né avec toutes les apparences d’un petit garçon mais qui n’est heureux qu’en portant des robes, se choisit un prénom féminin, demande à sa mère si le Père Noël fera de lui une fille… Idem à l’inverse pour une fille qui se sent, de façon profonde, un garçon (même si c’est plus rare). Cela peut être déstabilisant pour les parents, évidemment. Et aussi, quand les enfants sont d’âge scolaire, pour les enseignants aussi. Et cela devient une source de souffrance si l’entourage traite ce désir par le refus, ou pire, les moqueries. On a déploré l’an dernier par exemple le suicide d’une adolescente trans harcelée par d’autres élèves.

Je peux faire un aveu ici : je fais partie des gens qui se sont, à un moment de leur vie, sérieusement demandé s’ils n’appartenaient pas en fait au sexe opposé. D’abord en tant qu’enfant, avant la puberté, puis plus tard, comme jeune adulte, je me suis questionnée. J’en ai à un moment parlé à un psychiatre. Et à chaque fois, je suis revenue au statu quo avec à peu près le sentiment d’une boussole retrouvant le nord. J’ai donc un aperçu très personnel de la question, et je ne remets pas du tout en cause le témoignage de ceux et celles qui souhaitent transitionner.

D’où vient ce sentiment d’inadéquation entre le ressenti d’un individu et le corps avec sa réalité biologique ? Excepté certains cas d’enfants nés intersexes, [1]La question de l’intersexuation est complexe et concerne aussi des individus qui n’ont aucun désir de changer leur identité, voire qui n’ont pas conscience d’être porteurs … Continue reading la science n’a pas vraiment de réponse, mais les attitudes médicales à ce sujet sont en rapide évolution. Depuis le début des années 2000, la possibilité d’un blocage de la puberté et d’un traitement hormonal, voire chirurgical, dès l’adolescence, est devenue une réalité. Pour les partisans de cette transition précoce, tant activistes trans que médecins, cela permet à un adolescent de ne pas éprouver la puberté avec un corps dans lequel il se sent mal à l’aise, et qui sera de toute façon modifié par la suite. Mais d’autres médecins et activistes, non moins justement, font valoir que la dysphorie de genre chez les enfants ne persiste pas toujours jusqu’à l’âge adulte, et qu’une intervention hormonale précoce peut avoir des effets irréversibles : stérilité, dysfonction sexuelle… Les jeunes qui finissent par « détransitionner » et revenir à leur identité d’origine sont d’ailleurs de moins en moins rares. [2]Précisons que la chirurgie de changement de sexe est interdite sur les mineurs en France, contrairement ce que laissent entendre aussi bien Zemmour que Valérie Pécresse…

On voit que les questions éthiques soulevées sont sérieuses, et des parents ainsi que des médecins s’élèvent contre la tendance à prescrire des hormones à des mineurs, ce qui est devenu une routine aux Pays-Bas, au Québec, en Écosse, dans certains États américains. Ils s’élèvent aussi contre les lois, dans ces pays ou États, qui incitent les enseignants à ne pas parler aux parents du désir de transition de leurs enfants, conduisant ceux-ci, pratiquement, à vivre une double vie. Au lieu d’aider la famille à accepter la transidentité, une telle politique conduit au mal-être chez l’enfant et à la paranoïa chez les parents, qui pourront toujours craindre que l’école et les autorités leur mentent.

Contrastons cela avec la fameuse circulaire de Jean-Michel Blanquer : bien loin d’un « délire militant », elle pose le cadre d’un accueil bienveillant des enfants et adolescents en questionnement sur leur genre, avec discernement et sans se substituer aux familles. L’école, dans cette directive, n’est pas là pour décider à la place de l’enfant, mais pour assurer que sa scolarité puisse se dérouler au mieux, et surtout le protéger du harcèlement. À cette fin, on doit s’adresser à l’enfant par son nouveau prénom, lui permettre de porter à l’école les vêtements dans lesquels il ou elle se sent bien, etc. La circulaire insiste aussi sur la nécessité de se concerter avec les parents, sauf dans le cas où un enfant dévoile sa transidentité à un professeur ou autre personnel scolaire mais exprime la crainte d’un danger si sa famille était au courant.

Certains activistes trans font grief au ministre de vouloir impliquer les parents. C’est pourtant la meilleure façon de s’assurer que l’enfant continue à entretenir avec eux des relations normales. Or un enfant trans n’en est pas moins un enfant, et a besoin d’un cadre familial stable. Des parents peuvent manquer d’enthousiasme pour l’idée que leur enfant change, mais s’ils ont l’impression qu’on leur cache des choses, c’est là que cela risque réellement de mal tourner.

La circulaire insiste sur le fait que l’école n’a pas à tenter de pousser un élève dans un sens ou dans un autre : on accepte sa transition de genre, mais il faut être prêt aussi à accepter qu’il ou elle revienne à son identité d’origine. On a vu en effet que la dysphorie de genre chez l’enfant n’aboutissait pas forcément à un adulte trans. De la même façon, le texte rappelle que chaque parcours de transition sera individuel, que la prise d’hormone n’est pas obligatoire, etc. Et à chaque étape est rappelée l’importance du dialogue et le respect de l’autonomie de l’individu.

Ce qui ne veut pas dire que tout est résolu par cette circulaire. Certaines questions posées par l’inclusion des enfants et adolescents trans sont des questions de conflits de droits qui mériteraient un débat sérieux et non idéologique au niveau sociétal. Il y a le risque de renforcer les stéréotypes de genre en prenant comme des signes de transidentité le fait pour une fille par exemple de ne pas aimer les poupées. Et puis il y a des aspects concrets : en sport, les individus qui ont connu une puberté masculine se retrouvent avec un avantage indiscutable en terme de force physique. Ces avantages biologiques persistent même après une transition. De la même façon, le problème de la sécurité des femmes et filles est posé du moment que les espaces qui leur étaient jusqu’ici réservés (toilettes, dortoirs, etc.) deviennent ouverts à des personnes qui ont une identité féminine mais un corps masculin. Il est évident que tous les trans ne sont pas des prédateurs, loin de là ! Le problème est la différence physique, qui rend les choses plus faciles aux prédateurs. Et la question n’est pas purement académique, comme le montre par exemple l’affaire Karen White.

Hélas, des sorties telles que celle de Zemmour ont tout pour hystériser une discussion déjà difficile avec des activistes, à l’extrême-gauche, qui sont passés de “la biologie n’est pas une destinée” à “toute mention de la biologie est transphobique”…

Aux États-Unis, source de la plupart des tendances culturelles aujourd’hui, l’affrontement autour des questions de genre atteint des sommets de mauvaise foi. Entre une droite qui hurle à la corruption de mineurs dès qu’on essaie de faire un minimum d’éducation à la sexualité, et une gauche qui nie la réalité sur les différences biologiques entre hommes et femmes, la surenchère ne sert les intérêts que des politiciens extrémistes comme Trump, qui surfent sur la peur et l’outrage. La gauche s’épuise dans sa cancel culture, comme si faire désinviter ou limoger des gens qui parlent mal des trans était un progrès en soi. Pendant ce temps, la Virginie élit comme gouverneur un conservateur anti-avortement, un recul pour les droits des femmes. Mais il avait axé sa campagne sur la promesse que les parents seraient consultés en matière d’éducation, ce qui contraste avec son opposant de gauche, dont la phrase sur les parents qui « n’ont pas à s’occuper de ce qui se passe à l’école » avait été le déclencheur de la spirale fatale.

Donc, oui, contrairement à l’extrémiste Zemmour, je me réjouis de voir le ministre de l’Éducation prendre au sérieux la question des enfants et adolescents en transition, et contrairement à l’extrême-gauche, j’applaudis le fait que ce soit de façon transparente, et en lien avec les familles. L’obscurité favorise la peur, et la peur conduit vite à la haine. Exposons tout cela au grand jour !

Irène Delse

Notes

Notes
1 La question de l’intersexuation est complexe et concerne aussi des individus qui n’ont aucun désir de changer leur identité, voire qui n’ont pas conscience d’être porteurs d’une anomalie génétique. Ce serait trop long d’évoquer tout cela ici.
2 Précisons que la chirurgie de changement de sexe est interdite sur les mineurs en France, contrairement ce que laissent entendre aussi bien Zemmour que Valérie Pécresse…
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