L’extrême-droite, c’est aussi un boulet économique

Nous sommes dans la troisième décennie du XXIe siècle et cela fait plus de trente-cinq ans [1]Je prends pour référence les législatives de 1986, où le PS au pouvoir a eu la mauvaise idée de changer le mode de scrutin pour mitiger leur défaite à venir, et du même coup a permis au FN … Continue reading que l’extrême-droite s’est installée de façon significative dans la vie politique française, comme une dépression atmosphérique permanente qui en bouleverse le climat. Et tous les gouvernements, tous les partis, sont dans une certaine mesure obligés de tenir compte de ce nuage délétère.

Quand les sondages affirment que les Français ne veulent pas de plus d’immigration, ou même qu’ils pensent qu’il y a trop d’immigrés, il est difficile d’énoncer publiquement des vérités impopulaires telles que : l’immigration est insuffisante dans notre pays (et pas assez variée). La peur de “faire monter” l’extrême-droite, de lui donner des armes, devient quasiment paralysie, ou bien conduit à appliquer une politique qui, qu’on le veuille ou non, est conçue pour ménager ces tendances dans l’opinion : insistance sur les reconduites à la frontière, limitation des visas, etc.

Et pourtant, ce ne sont pas des associations de gauche qui le disent, mais le Conseil d’analyses économiques (CAE) : l’économie française a besoin de plus d’immigrés, et elle a besoin de plus immigration qualifiée.

Non seulement notre taux de fécondité est insuffisant pour le renouvellement des générations, mais sur le court terme, nous accueillons moins de diplômés et d’entrepreneurs, en proportion de notre population, que la plupart des pays de l’OCDE. La première cause d’immigration en France est le regroupement familial, puis les études et les raisons humanitaires (réfugiés), tandis que l’immigration économique arrive en 4e position.

Le nombre important d’étudiants étrangers est positif, bien sûr, mais beaucoup reviendront dans leur pays ou partiront s’installer dans un autre pays, avec plus d’opportunités économiques par exemple. Or il y a une compétition internationale entre pays développés pour attirer des immigrés “de haut niveau”, un marché de la matière grise, si on peut dire : médecins, scientifiques, ingénieurs… Certains pays, de par leur histoire, ont plus d’expérience en la matière : Canada, USA, Australie… Mais aussi, jusqu’à une date récente, le Royaume-Uni. Il reste à voir si le Brexit changera durablement les choses ou pas.

Et la France ? Notre histoire offre des modèles prestigieux : tels Marie Curie, immigrée polonaise (à l’époque, c’était un pays considéré comme arriéré et exotique) ou l’inventeur Roland Moreno, fils d’immigrés juifs égyptiens. Mais d’une certaine façon, on ne les identifie pas comme d’origine étrangère, et surtout on ne les relie pas aux immigrés d’aujourd’hui.

Mais comment pourrions-nous envisager positivement l’apport des étrangers dans notre pays si nous continuons à vivre sous l’épée de Damoclès de l’extrême-droite ? Comment parvenir à évaluer des propositions au plan le plus pratique, le plus terre à terre, si l’attention des médias est monopolisée par les vitupérations de Le Pen et de ses émules ? Et inversement, combien de profils de haute qualité parmi les candidats à l’immigration sont découragés par avance en voyant à quoi ressemble trop souvent le débat public en France…

Le résultat est un cercle vicieux : on a du mal à attirer ou garder les immigrés les plus diplômés, les plus créatifs, qui trouvent de meilleures situations ailleurs ; ceux qui viennent malgré tout sont relativement peu formés, ont du mal à s’intégrer, ce qui nourrit la xénophobie, etc.

Et l’actuelle fascination pour un personnage comme Zemmour, mi-Trump, mi-Pétain, n’est pas pour améliorer les choses.

Or, n’en déplaise à ceux qui ne peuvent envisager l’immigration que sous l’angle des problèmes, on a besoin d’immigrés en France. Parce que c’est un réservoir de talents, parce que c’est de la main-d’œuvre pour des secteurs qui ne trouvent pas assez de candidats, parce que ce seront une partie des Français de demain.

Si on veut parler des problèmes d’intégration, alors oui, qu’on en parle, comme d’une question concrète avec des solutions concrètes, sans verser dans l’hystérie permanente des populistes.

Car qu’une chose soit claire : ce n’est pas d’habiter à côté d’étrangers qui donne aux Français un sentiment d’insécurité, c’est l’insécurité ! Et celle-ci touche aussi bien les immigrés que les autres, alors que du côté des forces de l’ordre, on voit de plus en plus d’enfants d’immigrés. Et à moins d’être vraiment un professionnel de la xénophobie, on ne peut qu’applaudir leur parcours.

Traiter chaque être humain en fonction de ses actes et non de son origine ou de sa couleur de peau : est-ce vraiment trop demander en France, en 2021 ?

Irène Delse

Notes

Notes
1 Je prends pour référence les législatives de 1986, où le PS au pouvoir a eu la mauvaise idée de changer le mode de scrutin pour mitiger leur défaite à venir, et du même coup a permis au FN d’aligner une trentaine de députés.
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