Mélenchon et les Français juifs, un lourd passif

Et revoici donc Mélenchon … pas encore garanti de se retrouver au second tour, certes, mais remontant dans les sondages au point de dépasser Valérie Pécresse, et parfois Eric Zemmour. Certes, il bénéficie à la fois de la faiblesse globale de la Gauche et de l’éparpillement des autres candidats : l’effet « vote utile » qui avait joué à fond à son avantage lors de la présidentielle de 2017, à mesure que Benoit Hamon s’effondrait dans les intentions de vote. Il s’en était assez plaint ensuite car il ne lui avait manqué que 600.000 voix pour figurer au deuxième tour.

Mais c’est aussi pour moi l’occasion, en reproduisant ici de larges extraits d’articles anciens, l’un de 2017 et l’autre de 2021, de rappeler à quel point le contentieux est lourd entre Jean-Luc Mélenchon et les Français juifs. Ces publications, parues tous les deux sur le site de « La Règle du jeu », étaient signées respectivement par François Heilbronn et Louise Nogara.

François Heilbronn

Mélenchon, les Juifs et le « peuple supérieur » (16 avril 2017)

On a beaucoup parlé des complaisances de Jean-Luc Mélenchon pour la politique criminelle de Bachar al-Assad en Syrie, mais aussi pour l’Iran et pour Poutine.
On a beaucoup évoqué – et on a eu bien raison – cette « alliance bolivarienne » où entrerait la France une fois qu’elle aurait quitté la trop « américaine » OTAN et qui ferait de nous les alliés de dictatures sud-américaines.
Mais il y a une dernière chose que je ne veux pas oublier, en cette veille d’élection : c’est les complaisances de Jean-Luc Mélenchon pour les manifestations antisémites de l’été 2014 ; ce sont ses propos caricaturaux, à l’époque, contre certains juifs ; et c’est sa volonté de stigmatiser la solidarité des Français juifs avec Israël.
Rappel, donc. En réaction aux manifestations pro-Gaza de juillet 2014 où plusieurs incidents violents ont eu lieu dans Paris et à Sarcelles aux cris de « Mort aux Juifs», voici les réactions de Mélenchon. Lisez tout.
Nous sommes le 24 août 2014 à Grenoble, à l’université d’été du Parti de Gauche. Le futur candidat de La France Insoumise commence par relativiser les attaques contre les lieux de culte et les commerces juifs. Il note que c’est le fait de « quelques énergumènes ». Et il affirme que les manifestants anti-israéliens ont su « se tenir digne et incarner mieux que personne les valeurs fondatrices de la République française ».
« Dignes » et incarnant « mieux que personne » les « valeurs de la République française », vraiment ? « Dignes », les attaques contre les synagogues des Tournelles, de la Roquette et de Sarcelles ? Incarnant « mieux que personne les valeurs de la République », à ces centaines de gens, armés de bâtons et de parpaings aux cris de « A mort les Juifs » ? Belle dignité qui nous promet des jours heureux sous son éventuelle Présidence… Et pour les valeurs de la République, heureusement, ce ne sont pas encore celles des pogroms…
Mais Monsieur Mélenchon, ce jour-là, poursuit : « Ces valeurs sont que nous sommes toujours du côté du faible et de l’humilié parce que nos valeurs, c’est liberté, égalité et fraternité. Pas la paix aux uns, la guerre aux autres. Nous ne croyons pas à un peuple supérieur aux autres. ».
Vous avez bien lu : « un peuple supérieur aux autres ».
Là, il veut parler du peuple d’Israël. Israël = Peuple supérieur, cela ne vous rappelle-t-il rien? Moi si. Et ces mots glacent le sang. (…)
« Nous n’avons peur de personne. N’essayez pas de nous faire baisser les yeux. Peine perdue. Je voudrais dire au CRIF que cela commence à bien faire. Les balayages avec le rayon paralysant qui consiste à traiter tout le monde d’antisémite dès qu’on a l’audace de critiquer l’action d’un gouvernement, c’est insupportable, nous en avons assez. La République, c’est le contraire des communautés agressives qui font la leçon au reste du pays. », a-t-il conclu.
« Une communauté agressive » ? Nous qui pleurons ces dernières années, neuf Juifs assassinés en France, car Juifs… Nous qui sommes la cible d’attaques antisémites violentes, représentant depuis 17 ans plus de 50% de toutes les attaques racistes en France… Nous dont les amis de Mélenchon, ou du moins ses compagnons de manifestation, attaquent les synagogues, armés de bâtons aux cris de « A Mort les Juifs » (…)

François Heilbronn, « La Règle du jeu », 16 avril 2017

Mélenchon et l’antisémitisme :
le défilé des horreurs (1er novembre 2021)

Vendredi dernier, Halloween n’était que dans deux jours, et pourtant, c’était déjà le défilé des horreurs. Interrogé sur BFM à propos de la déclaration de Haïm Korsia qui avait qualifié Eric Zemmour d’ « antisémite », Jean-Luc Mélenchon s’est alors égaré dans un long propos sinueux, et pour tout dire, abject : « Monsieur Zemmour ne doit pas être antisémite parce qu’il reproduit beaucoup de scénarios culturels, ‘on ne change rien, on ne bouge pas, la créolisation mon dieu quelle horreur’ ! Tout ça ce sont des traditions qui sont beaucoup liées au judaïsme. Cela a ses mérites, cela lui a permis de survivre dans l’histoire. Donc je ne crois pas qu’il soit antisémite. »

Puis, devant le tollé, Mélenchon a fini par s’excuser – ce qui ne lui arrive pas souvent, après Halloween, ce week-end était aussi visiblement un peu Noël – « Je suis prêt à admettre que je me suis mal exprimé ». Mais le reste de la tribune publiée sur Facebook aggrave plutôt son cas. Le député des Bouches du Rhône se défend avec tellement de mauvaise foi : « On m’attribue que j’aurais situé l’origine des idées de Zemmour dans le judaïsme. C’est une stupidité ! ». Qu’est ce qui est stupide, cher Monsieur Mélenchon : qu’on vous attribue cette idée ? Ou que vous fassiez semblant d’avoir oublié que, deux jours plus tôt, vous l’aviez explicitement et exactement, termes à termes, formulée, en parlant de « traditions » qui seraient « beaucoup liées au judaïsme » ? Comment, si ce n’est du qualificatif de « stupide » nommer une réfutation d’une parole que tout spectateur de BFM a entendu, mot pour mot, quarante-huit heures auparavant ?

Si l’on s’y arrête un instant, la séquence de Mélenchon est hallucinante, grotesque, consternante.

Hallucinante ? Mélenchon tente de disculper Zemmour d’antisémitisme (ce qui, en soi, est plutôt curieux : n’y a-t-il pas d’autres priorités ?). Ce débat est extraordinairement complexe – il agite le monde politique et intellectuel. Il n’empêche que, qu’il le veuille ou non, Zemmour, comme le rappelait Bernard-Henri Lévy dans Le Point de cette semaine, remet au goût du jour le trépied fondamental de l’antisémitisme français (culpabilité de Dreyfus, innocence de Pétain, caractère suspect de la double allégeance des Juifs Français). Mélenchon, qui distribue donc des brevets ou non d’antisémitisme, en vient, pour étayer sa clémence envers Zemmour, à un exposé porteur de tous les préjugés sur les Juifs – qui seraient archaïques, sectaires, repliés sur eux-mêmes. Avec cette estocade finale, le faux respect, presqu’admiratif, sur les tares dont il vient lui-même d’affubler les Juifs (« Cela a ses mérites… »). C’est comme (mais, bien sûr, pas tout à fait) s’il avait dit « Non, M. Zemmour n’est pas misogyne, d’ailleurs il est féminin, lunatique, hyper-sensible comme une femme ». Autrement dit : Mélenchon invente l’arroseur arrosé par lui-même, arrosé par son lapsus, on dirait presque : aveu, de sa propre haine.

Grotesque : ce serait risible de répondre à Mélenchon sur le fond ; les Juifs ne suivent pas un « scénario culturel » qui les rendrait imperméables au changement, à la « créolisation ». Cette essentialisation stupide ne résiste pas à une seconde d’analyse, à une minute de lecture de l’Histoire du monde, de l’histoire de l’art, de la peinture, de la littérature… Et, comment un homme, prétendu héraut de la créolisation, c’est à dire, rétif à un contenu fixe des identités, peut-il en venir à prononcer des jugements aussi bêtes, lapidaires, définitifs sur un groupe d’individus ?

Consternante, et c’est le plus grave, car Mélenchon ressuscite, ou invente, un antisémitisme de gauche, plus sournois que la critique ancestrale sur les Juifs-citoyens-du-monde-et-sans-attaches. Zemmour vitupère contre ces Juifs « cosmopolites » qui se soucieraient plus du sort de Zambèze plutôt que du destin de la Corrèze ; Mélenchon attaque les Juifs pour être des irréductibles conservateurs obscurantistes. L’antisémitisme a ceci de particulier que chaque époque ou chaque faction trouve toujours quelque chose à reprocher aux Juifs, même si la somme des récriminations est absurdement contradictoire. Mélenchon et Zemmour, voilà les Dupont et Dupond des préjugés sur les Juifs. Quel sera le prochain thème de leur débat sur BFM TV : « Les Juifs, pour ou contre » ? (…)

Louise Nogara, « La Règle du jeu », 1ernovembre 2021

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