Sommes-nous si fragiles ?

« Mais qu’est-ce qu’il leur faut, dans ce pays ? »

C’était le cri du cœur d’un cadre du Front National (aujourd’hui Rassemblement National) après leur échec aux élections régionales de décembre 2015, rapporté à l’époque par le Canard Enchaîné. À la suite des attentats de janvier et surtout novembre de cette année, le parti de Marine Le Pen avait cru que cette fois, ça y était, qu’à la faveur de l’émotion légitime causée par le terrorisme islamiste, la population française basculerait largement dans le rejet de l’islam et porterait le FN à la tête d’une ou plusieurs régions.

On connait la suite. Mais a-t-on vraiment pris la mesure de ce qui s’était passé ? Parfois, le plus important advient sans qu’on l’observe ni qu’on le salue. Ce qui me frappe, dans les suites des attentats de 2015, c’est ce qui n’a pas eu lieu : pas de vague de haine anti-musulmans, pas de violences, bref rien de tout ce qu’espéraient provoquer les terroristes. Nos élus non plus, à part l’extrême-droite, n’ont pas cherché à sortir de la légalité ni à déclarer de nouvelles guerres. Contraste notable avec les USA après le 11 septembre 2001, par exemple.

On ne fait souvent pas assez crédit à nos compatriotes. Ils peuvent être agaçants, exaspérants, obtus, voire (pour citer le général de Gaulle, qui en a vu de belles avec eux) : « des veaux », mais il y a un fond solide. Un exemple parmi bien d’autres. Peu après le 13 novembre eut lieu un rassemblement de militants pour le climat place de la République, à Paris, en marge de la COP21. Les manifestants laissèrent l’endroit dans un état déplorable, notamment le mémorial éphémère disposé au pied de la statue en souvenir des victimes des attentats. Le lendemain, des gens de toutes origines, couleurs, religions et classes sociales sont venus spontanément pour nettoyer et restaurer ces fragiles autels du souvenir. J’ai entendu l’un de ces volontaires, Ahmed Méguini, témoigner : « Il y avait même un moine boudhiste ! »

Aujourd’hui, après d’autres attentats, et la réalisation que la lutte entamée tient du marathon plus que du sprint, il n’est pas étonnant que la fatigue s’installe. Et l’extrême-droite ne compte plus sur des émotions passagères pour lui donner la victoire, mais s’est remise à distiller la petite musique du déclin, de l’invasion, de la perte d’identité française. Installer l’idée que nous sommes faibles, menacés, et que notre seul espoir est de nous placer sous la protection musclée d’un homme providentiel : tel est le plan.

Est-ce que les gens qui entendent ces histoires de déclin et commencent à se dire : « Ah oui, ce n’est pas faux » se rendent compte qu’ici, c’est le soi-disant patriote qui dénigre son pays ? Qui parie sur la démotivation, la peur, le refus de l’avenir ?

En 2015, les Parisiens, et les Français en général, n’ont pas eu peur de sortir manifester, d’aller voter, de se préoccuper de la planète, de se disputer sur des questions de droit et de droits humains dans l’affaire de la déchéance de nationalité (finalement rejetée, et c’est tant mieux). Que dis-je : ils n’ont, nous n’avons pas eu peur de retourner au lendemain du 13 novembre boire en terrasse ! #FuckDaech ! Surtout, on ne s’est pas mis à se soupçonner entre voisins, entre collègues. On n’a pas fait de chasse aux sorcières, malgré ce qu’a essayé de prétendre l’extrême-gauche. Le tissu social a tenu.

Ce que cherche l’extrême-droite aujourd’hui, avec la suspicion portée sur toute personne portant un prénom étranger, ou qui n’est pas enterrée en France, c’est à déchirer de façon irréparable ce qui fait la cohésion du pays. La religion est une affaire privée, chez nous, et c’est tant mieux. Mais en s’attaquant à la liberté religieuse d’une partie de la population, en excluant par principe les musulmans de la communauté nationale, c’est une haine généralisée qu’on prépare. Et des drames qui déchirent des quartiers, des familles, où une partie serait menacée d’expulsion sous les yeux de leurs voisins, leurs camarades de classe…

Je crois sincèrement que ce n’est pas ce que veulent la majorité des Français, mais il est tellement facile de se griser de mots, au point d’oublier ce qu’ils veulent dire… Et bien sûr, lorsqu’une minorité radicalisée veut faire bouger les choses, c’est souvent par la violence. On a encore récemment déjoué un attentat d’extrême-droite dans l’Est, par un groupe persuadé qu’il fallait sauver la France contre elle-même.

On devrait peut-être reprendre l’habitude de poster nos verres en terrasse, ou nos vacances, ou toute autre occasion joyeuse, avec le mot-dièse #FuckDéclin !

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1 novembre 2021 11h08

[…] lire sur Résistance aux extrêmismes, mon dernier article : « Sommes-nous si fragiles ? » J’y compare la réaction digne et courageuse des Français après les attentats de 2015, avec […]

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