Les comptes à dormir debout de l’extrême droite : immigration et “grand remplacement”

Il fut un temps où le refrain de l’extrême-droite était : “Les immigrés vont prendre les emplois des Français”. Puis c’est devenu : “Les étrangers nous piquent les aides sociales” et autres variantes à propos des logements, de la Sécu, etc. Mais cela reste bien modeste à côté de l’accusation de “grand remplacement”, que propagent notamment chez nous des nationalistes tels qu’Éric Zemmour, Marion Maréchal Le Pen, Robert Ménard, Nicolas Dupont-Aignan et même certains membres des Républicains comme Laurent Wauquiez… Et même Éric Ciotti, numéro 2 de Valérie Pécresse.

De quoi s’agit-il ? Au cas où vous auriez éteint internet depuis quelques années, il s’agit d’une théorie du complot selon laquelle les “élites” économiques et culturelles des pays occidentaux (selon les versions, les Juifs sont plus ou moins clairement pointés du doigt) se seraient liguées pour faire venir des “hordes” de migrants musulmans pour “remplacer” les classes populaires traditionnelles. Quel serait l’avantage d’un tel remplacement ? Pourquoi ces nouvelles classes populaires seraient-elles supposées plus dociles ? Ces complotistes ne vont pas jusqu’à l’expliciter ! Comme tous les fantasmes, celui-ci gagne à rester dans le demi-jour, sans jamais être mis sous le projecteur corrosif de l’esprit critique. Même son auteur d’origine, Renaud Camus, a un peu rétropédalé sur l’aspect volontaire de l’organisation des migrations.

Mis devant ces contradictions, les tenants de cette théorie s’empressent généralement d’exécuter une pirouette rhétorique : mettre au défi leur interlocuteur de nier la présence d’étrangers en France, comme si c’était la même chose que “les étrangers vont nous remplacer”.

C’est là qu’il devient indispensable de rentrer dans le dur, c’est-à-dire dans les chiffres. J’ai cherché et trouvé une note de janvier 2022 qui les réunit et les analyse dans un langage accessible au grand public. Ne laissons pas le fait qu’il s’agit du laboratoire d’idées Terra Nova [1]Qui avait notamment conseillé à la gauche de ne plus se définir en fonction des classes sociales mais des minorités ethniques et culturelles. nous arrêter : ce n’est pas leur interprétation qui nous importe ici, mais les chiffres de l’immigration et des demandes d’asile publiées par l’INSEE, l’OFPRA et le ministère de l’Intérieur, à la base de l’analyse.

D’abord, un mot de définition : un immigré, pour l’INSEE, est une personne née étrangère à l’étranger. En 2020, il y avait ainsi 6,8 millions de personnes immigrées en France, soit environ 10% de la population totale. (Un taux d’ailleurs inférieur à celui de nombreux pays de l’OCDE.) Parmi eux, il y a 2,5 millions de gens qui ont déjà été naturalisés, et qui étaient souvent installés en France depuis longtemps et/ou ont des liens familiaux proches avec des Français.

Personne ne nie qu’il y a des immigrés en France. Là où ça devient tordu, c’est que Zemmour et les autres polémistes d’extrême-droite surévaluent le nombre d’immigrés et prétendent qu’ils viennent tous d’Afrique. Ce dernier point est facile à dissiper : les immigrés d’origine africaine sont actuellement un peu moins de la moitié, soit 3,2 millions. Il y a par exemple une importante immigration en provenance d’Europe de l’Est et d’Asie… y compris en provenance de la Fédération de Russie. Vladimir Poutine ne se vante pas de ce que sa population cherche souvent un avenir meilleur dans ce même Occident décadent que sa propagande ne cesse  de dénigrer !

La note en question détaille les façons dont l’extrême-droite manipule les chiffres, comptant deux fois ou plus les mêmes personnes : additionner par exemple le nombre de personnes qui entrent en France pour demander l’asile plus celui des demandeurs d’asile déboutés, alors qu’ils sont logiquement déjà inclus dans le premier…

Mais venons-en au nœud du problème : le prétendu remplacement. Il y a un chiffre que l’extrême-droite, et en particulier Zemmour, répète comme un mantra : “Deux millions d’étrangers de plus durant le mandat d’Emmanel Macron”. Sans surprise, ce chiffre est faux. Il faut le diviser au moins par deux. L’intérêt de la note est de montrer comment le polémiste (ou plutôt ses conseillers, car ce n’est pas lui qui a mis les mains dans le cambouis mathématique) est arrivé là : en comptant plusieurs fois la même catégorie d’étrangers, comme vu plus haut, puis en multipliant par cinq le résultat de l’année 2019, comme si le nombre d’arrivants était le même chaque année… Au contraire, avec le Covid-19, on peut s’attendre à ce que l’immigration soit diminuée en 2020 et 2021 par rapport à la période précédente !

Qu’ils ne prennent même pas en compte la pandémie dans leurs calculs montre bien que les polémistes d’extrême-droite n’argumentent pas de bonne foi. Ils partent du résultat souhaité : diaboliser l’immigration, et raisonnent à rebours.

Ce serait bien sûr naïf de prétendre que l’accueil des étrangers ne soulève aucun problème, ou que le visage de la France n’est pas en train de changer, avec une part importante de métissage. Mais c’est malhonnête de ne pas parler aussi des effets positifs de l’influx d’étrangers pour notre pays. Ce qui s’est passé en Allemagne depuis 2015, l’arrivée d’un million de réfugiés et le bond en avant de la croissance, dopée par la hausse de la consommation et le rajeunissement de la population, vient le démontrer.

En France, pendant ce temps, la principale contribution à l’augmentation de la population n’est pas l’immigration mais le solde naturel, bref les naissances. Sur la décennie 2010-2019, l’augmentation de la population a été de 3,7 pour mille, dont seulement 0,4 pour mille en raison de l’immigration.

C’est le genre de chiffre que l’extrême-droite n’a pas envie d’entendre, et qu’elle essaiera de nier ou minimiser en disant : “Mais regardez la Seine-Saint-Denis”, etc. Mais justement, la Seine-Saint-Denis ou les quartiers nord de Marseille sont des territoires à proprement parler hors norme, où se sont concentrées les populations d’origine étrangères à la suite de pressions socio-économiques et politiques diverses, et qui sont très loin de représenter la réalité moyenne du pays. Au lieu de s’en servir pour stigmatiser l’idée même d’immigration, les politiques de tous bord feraient mieux de travailler à les rapprocher du reste de la France.

Mais cela, bien sûr, c’est tout le contraire de ce que souhaitent les ethno-nationalistes du genre Zemmour, Le Pen et cie.

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1 Qui avait notamment conseillé à la gauche de ne plus se définir en fonction des classes sociales mais des minorités ethniques et culturelles.
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