Zemmour, Le Pen : qui joue les rabatteurs pour l’autre ?

L’assaut zemmourien sur notre paysage politique ne date pas de cet automne. Au mois de février déjà, un sondage créditait le polémiste de 17% de votes au premier tour de la présidentielle de 2022 s’il était le candidat de l’extrême-droite. De quoi faire tourner la tête… On sait comment il est depuis entré en campagne sans dire qu’il entrait en campagne, utilisant la tournée promotionnelle de son dernier livre pour multiplier les apparitions médias, récolter de l’argent et tester l’enthousiasme  des masses.

Mais peut-il vraiment espérer briguer sérieusement l’Élysée ? Les sondages ont longtemps été flatteurs, mais l’outrance même du faiseur de coups médiatiques semble lasser. Il est retombé aujourd’hui aux environs de 12% d’intentions de vote. Et surtout, Marine Le Pen retrouve des scores proches de celui du 1er tour de 2017. Si la tendance actuelle se poursuit, la candidate du RN fera de nouveau face à Emmanuel Macron le 24 avril 2022, et Zemmour (s’il se présente pour de bon) figurera parmi les petit candidats, quelque part entre Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon, et passera aux poubelles de l’histoire.

Mais il est tentant d’imaginer un scénario à la Nicolas Dupont-Aignan. On se rappelle que le candidat souverainiste s’était rallié entre les deux tours à Le Pen, contre promesse d’un poste de premier ministre. C’est l’hypothèse qu’explorait Olivier Biffaud dans Slate en juin dernier.

La patronne du RN trouverait un autre avantage dans l’affaire : les déclarations tonitruantes de Zemmour sur les femmes (“butin” des “conquérants” sexuels que seraient les hommes), les réfugiés (même les Afghans qui ont aidé l’armée française), ou les trans (“expériences dignes de Mengele”) la font presque passer pour modérée par contraste. Au point, l’habitude aidant, de ne plus vraiment susciter les réflexes de front républicain : les intentions de vote au second tour sont de 55/45, un écart réduit de dix points par rapport à 2017.

En fait, si une chose peut conduire à reconstituer ce front, c’est bien la présence de Zemmour dans le tableau !

Le probable candidat est désormais la personnalité la plus détestée des Français. Si elle accepte un deal, Marine risque de payer cher les quelques points qu’il pourrait lui apporter au second tour.

C’est à se demander dans quelle cervelle fertile mais médiocre un tel scénario a pu germer ?

Peut-être Zemmour lui-même, qui serait dans cette hypothèse conscient de ses limites : un habile débatteur de salon et de plateau télé, mais sans aucune expérience de la gestion des affaires, pas plus au niveau local que national (Emmanuel Macron, lui, avait été ministre). Mais s’il est intelligent, notre polémiste a aussi un ego de dimensions olympiques et une capacité assez confondante à s’aveugler. Rien que ses discours sur les femmes montrent qu’il n’a pas capté qu’un électeur sur deux était une électrice… Donc il est très possible qu’il y croie, quelque part, qu’un scénario à la Donald Trump soit possible, ou du moins qu’il l’envisageait au début.

C’est oublier que Trump lui-même ne s’est pas lancé sur sa seule popularité médiatique. Qu’il avait une expérience d’homme d’affaires international, et que son carnet d’adresses comprenait divers chefs d’États et de gouvernement. Il avait aussi labouré le terrain, à sa façon, grâce à des clubs de fans réunissant depuis des années des foules d’Américains moyens, lui donnant ainsi une indispensable fenêtre sur l’opinion. Quand l’ex-président US dit à ses fidèles : “You’re beautiful, I love you”, il est sincère : il aime être adulé et cultive cette popularité.

D’un autre côté, l’héritière Le Pen est très capable de s’être dit qu’en s’y prenant bien, le coup de 2017 avec Dupont-Aignan pouvait marcher, cette fois… Bien sûr, il lui faudrait avaler un bon métrage de couleuvres, avec un partenaire qui ferait tout pour l’éclipser, pour capter à lui tout l’oxygène médiatique. Mais une femme capable de changer le nom du parti créé par son père simplement parce qu’elle anticipe la condamnation de ce parti pour des affaires financières n’est certes pas étrangère aux coups tordus.

Elle est aussi consciente du danger de contamination :

«La seule crainte que je peux avoir, c’est que les propos qui sont souvent très radicaux, et que je ne partage pas avec [lui], puissent être assimilés aux miens.» Marine Le Pen (juin 2021)

Reste à savoir si cette radicalisation du discours la plombera plus que sa propre médiocrité, à l’usage. Ou leurs deux médiocrités. On se souvient de Marine Le Pen plaçant le SMIC horaire à 36 euros ou se noyant dans ses fiches lors du débat de 2017. Elle a trouvé son pendant avec Zemmour, qui trouve que posséder un 100 m² à Paris, “ce n’est pas être riche”. Ou qui bafouille dès qu’on lui met sous le nez ses propres énormités.

On comprend qu’il préfère réécrire l’histoire. C’est tellement plus facile.

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