Les journalistes face au populisme : la leçon du prof Jay Rosen

Donald Trump était une bête de médias avant même de lancer sa campagne présidentielle en 2015, et il est rapidement devenu le sujet favori des médias de gauche comme de droite, aussi bien ceux qui l’encensaient que ceux qui le dénonçaient et s’alarmaient de sa popularité. Cela ne vous rappelle rien ?

Si, bien sûr : un certain Éric Zemmour, éditorialiste à scandale devenu candidat d’extrême-droite.

La comparaison est presque irrésistible, même s’il ne faut pas non plus exagérer les points de ressemblance entre les deux. [1]Par exemple, la popularité de Trump est plus importante et a toujours eu une base plus large que celle de Zemmour. Celui-ci n’a jamais eu son propre show de télé-réalité ni sa chaîne … Continue reading Et la façon dont ils utilisent les médias présente une similitude frappante. Candidats hors normes, ils “cochent toutes les cases de ce qui est considéré comme digne de l’intérêt médiatique”, pour citer un récent entretien de Jay Rosen, probablement le meilleur observateur des médias contemporain, à Télérama : non seulement ils sont célèbres mais ils créent du conflit ! Même si les professionnels des médias se rendent compte qu’ils sont manipulés, il leur est difficile de détourner le regard.

Et pourtant, comme l’explique Jay Rosen, il est absolument nécessaire pour les journalistes de prendre de la distance s’ils veulent sortir du cercle vicieux.

La première étape est de poser le bon diagnostic. Les médias sont eux-mêmes la cible d’attaques directes de la part des candidats populistes. Insultes, accusations de partialité, voire de mensonge… Parfois des menaces ou de la violence physique. On se souvient de Zemmour mettant en joue des journalistes avec un fusil d’assaut, [2]Non chargé, mais les règles de sécurité des armes à feu sont claires : toujours se comporter comme si elles étaient chargées. Il n’a pas manqué de militaires et policiers pour le faire … Continue reading et ses militants passent vite aux coups, comme au meeting de Villepinte, aux dépends des journalistes de Quotidien.

Mais cela ne veut pas dire que les populistes veulent éloigner les médias, au contraire. Ils comptent sur l’outrage et la stupeur qu’ils génèrent pour dynamiser leur couverture médiatique, recherchant la quantité et non la qualité. Un homme a théorisé tout cela : Steve Bannon, le propagandiste et stratège d’extrême-droite qui a conseillé Trump en 2016 mais qui a depuis offert ses services au Rassemblement National et autres partis populistes européens. Le plan de Bannon pour les médias est simple : “Inondez-les de m…” (Flood the zone with sh-t.)

D’où le déluge de fake news, de contrevérités et de mensonges purs et simples qui caractérise la campagne de Zemmour comme celle de Trump avant lui. Même s’ils sont plus ou moins rapidement réfutés par les vérificateurs de faits de diverses rédactions, le but est déjà atteint : détruire la confiance du public dans les médias, dans les institutions.

Ce sont des méthodes fascistes : susciter la haine envers les organes de presse établie en prétendant qu’ils sont tous partisans, afin de couper les gens de ces sources d’information, de les habituer à ne recevoir leurs nouvelles que du leader populiste. L’étape suivante, déjà bien avancée aux États-Unis, est de bâtir un écosystème de médias alternatifs : de Fox News et Breibart à Newsmax et OANN, à la droite de la droite. On a vu le phénomène arriver chez nous et s’amplifier avec la pandémie, qui a laissé le champ libre au complotisme, avec des sites et des chaînes YouTube mêlant antisémitisme, refus des vaccins, appels à l’insurrection et autres thèmes repris par les extrêmes. Mais les médias contrôlés par Vincent Bolloré (CNews, C8, Europe 1, etc.) se transforment également en relais du candidat au Z.

Que faire, alors ? Là aussi, l’expérience américaine peut montrer la voie. D’abord, les journalistes américains ont commencé à employer le mot mensonge pour caractériser les mensonges de Trump, au lieu de dire “ses déclarations” ou “allégations”. C’est une étape importante : face à un leader politique qui ne suit pas les règles habituelles et sort de l’exagération politique ordinaire pour essayer de détruire la réalité de consensus, on souligne qu’il fait dans la “post-vérité”. Face à une situation asymétrique, on ne tient pas la balance artificiellement égale.

Cette notion d’asymétrie dans le paysage politique est aussi développée sur son blog par Jay Rosen, dans un billet du mois de mai 2021. Il y explore diverses façons dont les médias peuvent résister à la manipulation par les populistes. Et pour commencer, repenser la notion de ce qui est “intéressant” pour eux (newsworthy), ce qui mérite d’être publié. Par exemple, un candidat populiste va multiplier les déclarations choquantes, de façon à être en permanence au centre de l’attention, et donc à imposer ses notions et mots-clefs dans le débat public. Mais les journalistes ont un choix dans la façon dont ils présentent ces déclarations. Par exemple, quand un candidat use régulièrement de mensonge, ne pas diffuser son discours en direct permet de faire le fact-checking nécessaire avant. En général, tout ce qui permet de contextualiser les déclarations des manipulateurs populistes est utile pour donner aux gens les outils pour comprendre ce qui se passe.

Une illustration toute simple de ces techniques est ce que le linguiste et analyste politique George Lakoff appelle le “sandwich de vérité” (truth sandwich) et que Rosen a repris : supposons qu’un candidat mente sur un point. La façon habituelle de présenter la chose, pour les médias, est de titrer : “Untel a dit ceci”, suivi éventuellement de “Est-ce vrai” ?” et d’un fact-checking dans le corps de l’article. [3]Exemple particulièrement flagrant ici, avec cette réfutation réservée par Le Figaro à ses seuls abonnés. Une telle publication a deux inconvénients : elle favorise la diffusion d’une contre-vérité, et surtout atténue le fait que le candidat méprise la réalité de consensus, qui devrait être commune à tous quelle que soit la couleur politique. Avec le “sandwich”, en revanche, on a trois étapes :

  1. Exposer la vérité,
  2. Dire que Untel a menti et en quoi,
  3. Répéter la vérité.

Une autre proposition de Jay Rosen pour permettre au journalisme de se renouveler : l’“ordre du jour des citoyens” (The Citizens Agenda). Au lieu de partir de ce que proposent les candidats et de sonder le public à ce sujet, commencer par demander aux gens : “Quels sujets souhaitez-vous que les candidats abordent ?” et alors seulement interroger les politiques là-dessus.

Ce serait un bon point de départ pour remettre du concret, du réel, dans une conversation trop souvent détournée par des manipulateurs habiles. Et remettre le débat politique sur le terrain de la résolution de problèmes, au lieu de devoir passer un temps précieux à défendre la notion même de réalité.

Notes

Notes
1 Par exemple, la popularité de Trump est plus importante et a toujours eu une base plus large que celle de Zemmour. Celui-ci n’a jamais eu son propre show de télé-réalité ni sa chaîne sportive.
2 Non chargé, mais les règles de sécurité des armes à feu sont claires : toujours se comporter comme si elles étaient chargées. Il n’a pas manqué de militaires et policiers pour le faire remarquer sur Twitter au candidat.
3 Exemple particulièrement flagrant ici, avec cette réfutation réservée par Le Figaro à ses seuls abonnés.
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions connaître votre avis.x
()
x