Zemmaurrassien


On le sait, il en est fortement question, depuis plusieurs mois, à la radio, la télévision ou dans vos imprimés périodiques, outre Jacques Bainville, autre émule aussi du personnage dont je vais devoir vous rappeler le sombre nom, Éric Zemmour est un fervent adepte de Charles Maurras. Plusieurs mois c’est peu dire, car le candidat aux prochaines élections présidentielles n’est pas sans nous seriner tout azimut son maître à penser depuis de nombreuses années. On peut situer à 2014 dans un de ses livres, le moment où il se mit à révéler pour son lectorat, qu’il ne cacherait désormais plus son appétence pour les thèses du fondateur dAction Française, quotidien et mouvement nationaliste antisémite — évidemment antidreyfusard — qui vit le jour à l’aube du 20e siècle et fut définitivement interdit de paraître au sortir de la Seconde guerre mondiale.

On peut toutefois dire que ce ne sont pas ses ouvrages reliés que Zemmour a le plus employés pour nous parler de son mentor. Serait-ce parce que les paroles s’en vont et que les écrits restent, qu’on l’entendra beaucoup plus souvent prononcer son nom sur les plateaux où il entre en polémique régulièrement ? Toujours est-il qu’à l’intérieur de ses deux plus récents et marquants titres, “Le suicide français” et “La France n’a pas dit son dernier mot”,  le florilège des extraits où il le cite en exemple est restreint. J’en fus même frustré tant je m’attendais à retracer son appartenance à ce courant de pensée en simplement lisant ce que j’aurais sous les yeux. Mais s’il n’en fut rien, je connus tout de même le régal de m’assurer que j’étais en train de creuser la bonne piste et de suivre le bon lièvre. Car quelle ne fut pas ma surprise en découvrant ce qui suit !

Dans le premier titre je trouvai 13 occurrences du mot clé, dont[1]Je vous prie de m’excuser si je ne peux vous situer les numéros de page exacts de la version brochée car je repère ces extraits depuis une version numérique.  : “De Gaulle est un enfant de Maurras…” — ben voyons ! — ; “Pompidou qui ne fut ni résistant ni collabo, n’hésite pas à citer du Maurras dans ses conférences de presse et à gracier le milicien Paul Touvier pour refermer les plaies ouvertes.” — cette précédente affirmation est exacte[2]Paul Touvier sera jugé et condamné pour crime contre l’humanité, à l’issue d’une traque de plusieurs décennies, que Christophe Hondelatte raconte avec brio dans un épisode de … Continue reading.

Tiens, tiens, dans le titre suivant plus que 4 occurrences, dont celle-ci : “Dieudonné n’a pas lu Maurras, ni Barrès, ni même Rebatet ou Céline” — Zemmour paraît le regretter. Mais le plus révélateur et finalement la seule expression qui mérite d’être signalée, c’est :

“J’ignorais à l’époque que derrière Trump, il y avait Steve Bannon, lecteur assidu de Charles Maurras”

Éric Zemmour
“La France n’a pas dit son dernier mot”

Peu à peu l’écheveau de mes théories politiques actuelles s’éclaircissait. Dans la chronologie des faits tels qu’ils m’apparaissaient, j’avais à faire un premier rapprochement avec cet enregistrement que Jean Corcos m’avait chaudement recommandé d’écouter. Le voici dans son intégralité :

"Eric Zemmour et l’Histoire : faux et usage de faux", émission de France culture du 12 janvier. Laurent Joly est interviewé par Léa Salamé à propos de son dernier livre : "La falsification de l'Histoire", chez Grasset.

Et c’est là-dedans, à la 15ème minute de l’enregistrement complet, que j’entendis cet extrait :

Vichy ne se trouvait pas dans la même situation que d'autres pays d'Europe occupés par les Allemands.

Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS, auteur de plusieurs livres sur l’antisémitisme et la Shoah en France (retranscription d’une partie de l’extrait ci-dessus) : “On est vraiment au cœur de l’imposture Zemmourienne de l’Histoire. A l’entendre c’est lui qui incarne la complexité de l’Histoire qui est gommée par d’autres. C’est le renversement permanent de la réalité, ce qui est typique de Zemmour. En fait son idée c’est de dire que c’est grâce à Vichy que les juifs ont survécu pour les trois-quart. Plus de 200 mille juifs ont survécu en France, 74150 ont été déportés. Donc Paxton aurait imposé une idée simpliste que Zemmour conteste. Selon lui la complexité cétait en fait que Vichy s’est rétrouvé devant un pacte avec le diable, etc. Tout cela c’est du vent ! Ça ne repose sur rien. D’une part, Paxton, lorsqu’il écrit “La France de Vichy“, s’appuie, et c’est ce que je montre dans mon livre[3]“La falsification de l’Histoire“. Spécialiste de l’extrême droite et du régime de Vichy, Laurent Joly restitue Éric Zemmour dans la tradition politique du “nationalisme … Continue reading, sur 20 années de travaux de recherche, qui montrent une chose très simple, c’est que le choix par Vichy de la collaboration n’était absolument pas une fatalité. Vichy est une situation unique en Europe. On est pas en Pologne, on est pas au Pays-Bas, donc la comparaison avec ces pays n’a pas de sens. La France garde une souveraineté importante, puisque vous avez la zone libre, que le Gouvernement de Vichy y est souverain et que donc les Allemands sont obligés de négocier avec Vichy quand ils veulent massivement des juifs. Ils ne peuvent pas, comme ils le font ailleurs, les réclamer, ou s’ils le font, en zone occupée, ils risqueraient, ils le savent, d’être en contradiction avec les conventions [ndlr : de l’Armistice]. Ils ne peuvent faire ce qu’ils font ailleurs. Et c’est tout cela la complexité de l’Histoire.”.


J’en étais donc à reconsidérer le lien entre Maurras et Zemmour, puis à être en mesure de constater l’étendue du pouvoir de falsification dont ce dernier est capable. Le chaînon suivant de mon développement devait apparaitre en écoutant la suite de l’enregistrement.

Zemmour veut préparer l'opinion publique à accepter des mesures liberticides.

Laurent Joly (retranscription d’une partie de l’extrait ci-dessus) : “Je vois très bien aussi que ça n’est pas juste de la falsification historique et que cette dernière obéit par ailleurs à une logique politique qu’il est assez facile de comprendre en fait. Dans la logique de Zemmour, on nous enseigne une Histoire qui vise à nous culpabiliser. On est dans un mythe paranoïaque qui vise à nous culpabiliser pour qu’on se laisse envahir par les étrangers et par l’islam. [ndlr : ici Laurent Joly procède à une inversion d’interprétation pour nous situer dans un contexte hypothétique. Voir plus loin.]. Le discours de Chirac en 1995 était criminel, voilà ce que dit Zemmour, parce que ça nous culpabilise et ça nous prépare à nous laisser envahir. Donc quand on voit de telle manipulations historiques, il faut essayer de comprendre. Et en fait l’idée de Zemmour est assez simple. C’est de considérer que les Droits de l’Homme, toute cette évolution, tout ce processus, [ndlr : on suppose aussi — puisque Zemmour l’a déjà formulé — le Conseil d’Etat, le Conseil Constitutionnel et la CEDH] c’est un ensemble qui nuit aux intérêts de la France. Que donc, si l’on arrivait à convaincre les gens que ce qu’à fait Vichy n’est pas si criminel que ça, que Vichy aurait obéit, comme dit Zemmour, aux nécessités de la raison d’État, eh bien on peut espérer, en tous cas c’est ce qu’il pense, préparer l’opinion publique à accepter d’autres mesures, qui comme sous Vichy, consiste à supprimer… [ndlr : les lois mémorielles, la loi Gayssot, à l’instar du Gouvernement de Vichy, sous lequel on a supprimé des lois qui pénalisaient le racisme et l’antisémitisme] …et puis contourner le pouvoir des juges. C’est quand même ça l’idée qu’il y a derrière chez Zemmour. Et donc quand vous voulez expulser deux millions… parce qu’il l’a dit qu’il voulait expulser deux millions d’étrangers en cinq ans ! Comment vous faites ? Vous êtes bien obligé de contourner le pouvoir des juges. Et c’est ce qui s’est produit sous Vichy. C’est sous Vichy qu’on a eu des mesures administratives qui permettaient d’interner des gens, comme ça, en contournant le pouvoir des juges. Je pense donc que Zemmour est dans une logique où il veut absolument banaliser ce qui s’est passé pour préparer des mesures liberticides.


Reconnaissez que j’aurais pu rabattre le capot de mon ordi et me laisser convaincre que j’en avais assez fait pour cette fois, mais c’était sans compter sur une actualité qui me livrait, tandis que je rédigeais cet article, un autre rouage de mon cheminement de pensées. Comprenez que je ne pouvais pas me permettre de l’ignorer. Hier soir Eric Zemmour disait sur BFMTV :

Zemmour entend vouloir créer un rassemblement des droites qui irait de Pécresse à Le Pen

A ce stade, vous l’aurez compris, la boucle était bouclée ! Du moins les choses s’enchaînaient plutôt bien ; malheureusement et comme dans un thriller de politique-fiction. Maurras, Zemmour et son union des droites — partant d’un frôlement du centre jusqu’à l’extrémité du côté cour, soit le parti d’une ultra droite au nationalisme ethniquedédiabolisation de l’extrême-droite — entamée depuis 2011 par Marine Le Pen, qui est maintenant sous la houlette de qui tu sais, pour les raisons qui ont été expliquées précédemment par Laurent Joly — durcissement de Valérie Pécresse —  qui ne monte pas sur un ring pour perdre — escalade de ses propositions vers l’ultime — madame nous l’a encore prouvé ce matin en suggérant d’envoyer l’armée dans les quartiers difficiles — effondrement de la gauche —  à l’exception, comme le dit si bien Claude Malhuret, du pacte germano-soviétique de la désinformation un président sortant, certes pas encore candidat, mais terriblement mis en difficultés par un virus espiègle qui dicte les lois du monde depuis bientôt deux ans. Et je ne parle pas de ce qu’il reste des Gilets Jaunes, ni des complotistes et anti.vax.tout.acabit.

Vous me direz : “Que font les cadres LREM ? Quid d’Ensemble Citoyens ! Quand Bayrou va-t-il pointer le bout de son nez ? Où est passé notre cher Édouard Phillippe ? Emmanuel Macron a-t-il dans son jeu les atouts nécessaires pour faire la différence, raffler la mise et renvoyer les autres coucouche-panier ?”. L’avenir nous l’apprendra, mais quoiqu’il puisse se produire, nous ferons partie d’la “Résistance aux extrémismes“. Rejoignez-nous !

nota bene : s'il vous prenez l'envie d'apprendre à quel moment qui vous savez a prononcé tel ou tel mot au cours d'un nombre incalculable d'enregistrements qui sont répertoriés en un seul emplacement, c'est là que ça se passe et c'est intitulé : "Zemmour pour tous". Que je vous en parle un peu quand même, parce qu'en 20 ans de création de sites web, je n'avais jamais vu un pareil produit. Comme je vous disais, toutes ses interventions télévisuelles sont concentrées en un seul endroit, de telle sorte que vous retrouviez le moindre extrait à partir de mots clés. D'aucuns disent que c'est un outil à double-tranchant. Quand c'est sorti on titrait que ça pouvait tout aussi bien lui être utile que néfaste. On parlait pour se moquer, de moteur (de recherche) en panne. Ce genre de réflexion concernant Zemmour me fait marrer -- vertement -- depuis l'annonce de sa candidature, car j'ai depuis longtemps admis que le specimen auquel nous avons affaire n'a aucun complexe, ou qu'il a appris, en fréquentant l'école du sans scrupules, comment les transformer en force. Mais rien d'tout ça nous empêchera de s'en débarrasser.

Notes

Notes
1 Je vous prie de m’excuser si je ne peux vous situer les numéros de page exacts de la version brochée car je repère ces extraits depuis une version numérique.
2 Paul Touvier sera jugé et condamné pour crime contre l’humanité, à l’issue d’une traque de plusieurs décennies, que Christophe Hondelatte raconte avec brio dans un épisode de Faites entrer l’accusé.
3 La falsification de l’Histoire“. Spécialiste de l’extrême droite et du régime de Vichy, Laurent Joly restitue Éric Zemmour dans la tradition politique du nationalisme ethnique, né au tournant du XXe siècle et dont les idées ont été portées au pouvoir en 1940.
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